Imaginez un pays où des érudits religieux, formés pendant des décennies dans des séminaires austères, dirigent les destinées d’une nation de 90 millions d’habitants. Depuis la Révolution islamique de 1979, l’Iran est gouverné par cette élite chiite duodécimaine – l’une des douze branches de l’islam chiite, qui vénère douze imams comme successeurs légitimes du prophète Mahomet. Au cœur de ce système : les mollahs, ces « maîtres » (du persan mawla, signifiant seigneur ou guide spirituel). Qui sont-ils vraiment, comment gravissent-ils les échelons, et quel pouvoir absolu confère le sommet à l’ayatollah suprême ? Plongeons dans cette saga théocratique unique au monde.
Qui sont les mollahs, piliers du chiisme iranien ?
Ce sont les membres du clergé de base, des savants religieux chargés d’interpréter le Coran, les hadiths (paroles et actes du Prophète) et la charia (loi islamique divine). Ils officient comme imams de mosquée, juges en droit familial, enseignants ou conseillers spirituels. Leur apparence est codifiée : une robe noire longue (signe de piété), un turban (noir s’ils sont sayyid, c’est-à-dire descendants directs du Prophète Mahomet via sa fille Fatima et l’imam Ali ; blanc pour les autres) et une barbe abondante, en rejet symbolique des réformes modernisatrices et pro-occidentales imposées par le Shah Mohammad Reza Pahlavi avant 1979. On en compte environ 180 000 en Iran, formant une caste influente qui perçoit le khums (taxe religieuse de 20% sur les revenus des fidèles, partagée entre les clercs et les pauvres). Contrairement à l’islam sunnite, où le clergé est moins hiérarchisé, les mollahs chiites héritent d’une autorité quasi-sacrée depuis l’« occultation » du 12e imam en 874, les positionnant comme ses intérimaires sur Terre.
Le long chemin pour devenir mollah, puis ayatollah : une ascension méritocratique
Rien n’est donné : tout se joue dans une hawza (séminaire théologique, comme la célèbre hawza de Qom en Iran ou de Najaf en Irak). Un jeune homme (les femmes sont exclues de cette voie cléricale supérieure) entame 7 à 15 ans d’études impitoyables :
– Cycle introductif (4-5 ans) : grammaire arabe, logique, rhétorique et principes de jurisprudence (usul al-fiqh).
– Cycle intermédiaire (3-5 ans) : fiqh (jurisprudence détaillée sur mariage, héritage, commerce), philosophie islamique (inspirée d’Avicenne et de Mulla Sadra) et sciences coraniques.
– Cycle supérieur (5-10 ans) : maîtrise des hadiths chiites et ijtihad (effort personnel d’interprétation de la charia face à des cas inédits).
L’élève, appelé talibeh ou taleb, passe des examens oraux devant des professeurs émérites, obtenant des ijazah (autorisations d’enseignement). Il devient d’abord simple mollah, puis hojatoleslam (« preuve de l’islam »). Statut de mojtahed (interprète indépendant) après approbation collective. Enfin, ayatollah (« signe de Dieu ») : pas de diplôme officiel, mais une reconnaissance tacite des pairs – après 30-40 ans d’enseignement public, publication de résaléh (manuels de jurisprudence personnelle) et afflux de fidèles payant le khums. Exemple emblématique : Ruhollah Khomeini, devenu mojtahed en 1936 à 34 ans et ayatollah dans les années 1950, après des leçons magistrales à Qom qui attiraient des milliers d’étudiants. Au pinacle : les marja’ at-taqlid (« sources d’imitation »), comme Ali Sistani à Najaf, dont les fatwas (avis juridiques) guident des millions de chiites mondialement.
L’ayatollah suprême : un pouvoir quasi divin au cœur du velayat-e faqih
C’est la doctrine clé, théorisée par Khomeini en 1970 : le velayat-e faqih (gouvernement du juriste-théologien) place un ayatollah suprême – ou Guide suprême de la Révolution islamique – au-dessus de tout. Élu à vie par l’Assemblée des experts (88 mollahs élus tous les 8 ans), il peut théoriquement être révoqué, mais jamais cela n’a eu lieu. Ses pouvoirs sont pléthoriques :
– Militaire et sécuritaire : Commandant en chef des forces armées, y compris les Gardiens de la Révolution islamique (IRGC, force idéologique de 190 000 hommes rivaux de l’armée régulière Artesh) ; il nomme leur chef et valide toute guerre, paix ou opération majeure (comme les frappes nucléaires ou les négociations avec les États-Unis).
– Judiciaire et institutionnel : Nomme le chef de la justice, le patron des médias d’État (Organisation de la radio-télévision islamique d’Iran, IRIB), les responsables des vastes fondations bonyâd (empires économiques charitables gérant 20-30% du PIB) et la moitié des 12 membres du Conseil des gardiens (qui valide lois, élections et candidatures présidentielles). Il peut destituer le président élu, dissoudre le parlement ou imposer un veto absolu.
– Idéologique et économique : Émet des fatwas contraignantes (comme l’interdiction de la peine de mort pour homosexualité ou l’autorisation nucléaire civile), contrôle le discours public via les médias et perçoit des revenus colossaux via des entités comme le Setad (bureau exécutif du Leader, évalué à 200 milliards de dollars).
Ali Khamenei, Guide depuis 1989 (promu ayatollah par décret malgré des controverses), a exercé ce pouvoir jusqu’à sa mort en février 2026 lors d’opérations militaires américano-israéliennes. Un triumvirat intérimaire (chefs des trois branches du pouvoir) gère la transition en ce mois de mars 2026, dans un climat tendu post-guerre.
Cette théocratie fluide, mêlant mérite intellectuel et luttes de pouvoir, fait de l’Iran un cas unique. Les mollahs, hier savants obscurs, sont devenus empereurs spirituels. Khamenei parti, qui pour l’héritage ? Vos analyses en commentaires !
(PJT)
